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mardi 13 août 2024

A Japanese Life Story - A Story of Yonosuke (2013)

A Story of Yonosuke se regarde comme on feuillette un album photos remplis de souvenirs instantanément figés. Souvenirs d’une rencontre oubliée, d’un ami passé ou d’une journée ensoleillée. Yokomichi Yonosuke, qui déjà par son nom fait sourire tout ceux qu’il croise, est une bouffée d’air frais et le personnage central d'une nouvelle vie. Fraîchement débarqué à Tokyo d’une petite bourgade de Nagasaki, le jeune étudiant, malgré ses maladresses, n’a aucun mal à se faire des amis. Sa naïveté et sa bonne humeur apprivoisent les plus réticents. En défiant les règles sociales tacites dont il n’a pas conscience, il marque ses rencontres par sa gaucherie et ça le rend immédiatement sympathique. Yonosuke-san entre dans la vie de personnages divers en créant une toile invisible entre les êtres qu’il a connu. Par un sourire ou sur un malentendu, les liens se forment et la vie file entre amitiés naissantes, amours maladroits, baisers hésitants et esquisses sur la neige... Yonosuke-kun est un gars ordinaire, tellement ordinaire qu’il en devient drôle et attachant. Être ordinaire n’est toutefois pas être sans importance, car ce sont tout simplement nos rencontres qui nous construisent et nous définissent. Un moment partagé ou une parole décisive peuvent influencer le cours d’une vie et façonner nos destins. Yonosuke-chan aura bêtement su offrir des souvenirs précieux à ceux qui ont croisé sa route, n’est-ce pas là le meilleur but de notre existence.

A Story of Yonosuke est basé sur un roman de Shuichi Yoshida (Yokomichi Yonosuke), et le cinéaste Shûichi Okita réussit une fluidité narrative qui nous trimballe sans effort entre les années 80 et ses préoccupations d’étudiants, et de subtils flashforwards nostalgiques. Le film, comme son personnage principal brillamment incarné par Kōra Kengo, est une ode à la vie et au présent. Une arabesque dessinée par les lignes qui nous lient les uns aux autres, entre passé et présent, entre souvenirs et maintenant, dans l’espace et le temps. Un carpe diem nippon qui se conclue par cette chanson explicite de Asian Kung-Fu Generation : "Ima wo Ikite" (Living in the Now)".

A Story of Yonosuke, c'est l'histoire d'un mec, les moments d'une vie, les souvenirs d'un monde.



jeudi 25 juillet 2024

Auprès de moi toujours - Let's Scare Jessica to Death (1971)

Enveloppée par la brume vaporeuse, Jessica se laisse emporter par les flots, sur ce lac qui reflète à jamais ses visions aliénantes. Enfin seule, enfin libre…

Let's Scare Jessica to Death, malgré son affiche qui attire malhonnêtement le chaland, est une petite pépite assez méconnue du cinéma de genre sorti au début des années 70s. Le film met en scène un trio d'amis, dont Jessica qui vient de sortir d'une institution psychiatrique, qui quittent la ville pour s'installer dans une maison rurale pour récupérer. On sentira dès le départ la menace extérieure des habitants de cette petite ville, peu enthousiastes par la venue de ce groupe de hippies. La belle réussite du film est l'utilisation d'une narratrice non fiable très convaincante (Zohra Lampert) qui nous fait valser entre aliénation et réalité sans aucune séparation distincte. La fragilité psychologique de Jessica laisse planer le doute sur tout ce qu’elle voit ou ressent, et nous, spectateurs, sommes aussi déstabilisés qu’elle. Un point de vue subjectif qui finalement libère Jessica de sa condition sous contrôle de l’homme, en l'occurrence de son mari. En même temps, cette condition l'enferme dans sa peur d'être internée à nouveau, n'osant pas parler de ce qu'elle voit ou entend. C’est par l’arrivée d’une présence vampirique qui attire autant qu’elle inquiète, une Carmilla des temps modernes, que le monde de Jessica sombre de plus en plus dans un tourbillon de visions, illusoires ou pas.

Le film arrive à maintenir une tension constante et à faire monter l'angoisse dans des scènes mémorables, particulièrement celles du lac, en ce demandant si la menace est réelle ou pas. La perte de pied de Jessica est de plus en plus profonde jusqu’à la catharsis finale. Un très belle fin qui nous laisse voguer dans nos propres interprétations. La cinématographie n’est certes pas parfaite, gardant à l'esprit que c'est le premier long-métrage de son réalisateur John Hancock, mais il s’en dégage une forte atmosphère digne d’un bon film d’épouvante classique, utilisant au mieux des dispositifs connus du genre: la maison isolée et habitée de souvenirs du passé (le grenier et ses reliques), le lac aux reflets hostiles, les voisins chelous,… En plus d’une ambiance sonore parfaitement adéquate. Let's Scare Jessica to Death est une bonne petite surprise qui s’appuie sur la détresse psychologique de sa protagoniste et distille une étrange aura qui laissera certainement des cicatrices marquées, illusoires ou pas.

"I sit here and I can't believe that it happened. And yet I have to believe it. Dreams or nightmares? Madness or sanity? I don't know which is which."

mardi 9 juillet 2024

Le Crépuscule du Chanbara - Le Samouraï du crépuscule (2002)

Du samouraï loyal au samouraï sans honneur, le sujet a connu moultes illustrations cinématographiques. Dans sa trilogie du samouraï, inspirée de nouvelles de l’ère Edo par Fujisawa Shūhei, Yamada Yōji conte le samouraï dans la simplicité et la lenteur (Le Samouraï du Crépuscule, La Servante et le Samouraï, Love and Honor). Tasogare Seibei ou Le samouraï du crépuscule, en ouverture de cette trilogie, charme par sa beauté visuelle sobre et efficace et son combat intérieur entre doutes et sentiments. Une tranche de vie qui dépeint le drame de la pauvreté à la fin d’une ère et les derniers souffles d’un système féodal qui veut résister au changement.

The Sound of Silence

Débraillé, non rasé et pas lavé, Seibei vient d’enterrer sa femme tuberculeuse et ne vit que pour s’occuper de ses filles et de sa mère sénile. Il veut le meilleur pour cette nouvelle génération qu’il encourage à appendre pour ne plus être à la merci des hommes, des castes,… Une vie tranquille, sans besoin de se battre pour l’honneur, de montrer sa force au sabre et de périr pour un clan.

Au crépuscule, un homme

Une étincelle du passé, une liberté arrachée. Pour les yeux de Tomoe, il fallait reprendre la lame oubliée. La rivière coule, les regrets se diluent dans les heures de la fin du jour. Le samouraï infortuné se retrouve une fois encore dans un conflit qu’il ne veut pas pour un honneur qui le dépasse. Finalement, le devoir aura raison et le sang coulera entre les lattes en bois, sans sensations.

À l’aube d’une vie nouvelle

Sous son voile réaliste, Tasogare Seibei réussit le récit d’un drame humain et humaniste. Avec sa jolie musique qui accompagne parfaitement l'acteur Hiroyuki Sanada dans sa partition élégante, le samouraï renaît de ses cendres pour enfin disparaître avec l’esprit divin du vent.

Le Samouraï du Crépuscule est un classique après l’heure qui raconte, comme autrefois, les tribulations des guerriers du Bushido. Une force tranquille enveloppée dans la poésie esthétique du Pays du Soleil Levant. Arigato !

"A serious fight, the killing of a man, requires animal ferocity and calm disregard for one's own life. I have neither of those within me now." 

dimanche 24 décembre 2023

À canaille, canaille et demie - Le Bon, la Brute et le Truand (1966)

The Good
Il était grand et blond
Cigare au bec, lueur dans l’œil
Le mystère plane sur ce bandit sans nom

The Bad
Il était brun et vil
Un poil sadiques, ces yeux d’ange
L’odeur du sang émane d’un cœur fébrile

The Ugly
Il était petit et fourbe
Un brin vicieux sous ses airs d’idiot
Ses mains exhalent les relents de la tourbe

Pour conclure sa trilogie du dollar, le Maestro Sergio Leone orchestre une épopée sombre et pessimiste et crée des personnages grandioses et immortels. Trois bougres égoïstes qu’un seul objectif réunit (dans diverses combinaisons) vont traverser des morts presque certaines, en plus des horreurs de la guerre qui élèvent le niveau de violence, et tout cela dans des décors inoubliables. Une route tortueuse et pleine de rebondissements va finalement mener à un tribellum que les mémoires ne peuvent négliger. Tout dans cette scène est un signe de génie cinématographique.

À la fois beau, triste et jubilatoire, le film gardera toujours une aura de chef-d’œuvre absolu, influençant ainsi d'innombrables cinéastes jusqu'à aujourd'hui. Il a pour moi un statut particulier: à chaque visionnage j’en ressors secouée, et des souvenirs de mon enfance y sont rattachés. La maîtrise de Leone ressort de toute sa splendeur dans des plans à couper le souffle, une créativité puissante et une profondeur qui imprègne la pellicule. Et tout cela ne pourrait être séparé de la musique d'Ennio Morricone qui colle à chaque image forte et qui résonne toujours autant dans nos cœurs.

Ainsi, au milieu de ce Sad Hill aux multiples tombes, les regards s'affrontent sans un mot...
Blondie retrouvera son poncho,
Angel Eyes recevera ce qu’il mérite,
Et Tuco aura toujours le meilleur mot de la fin:
“You know what you are? Just a dirty son-of-a-beeeeeeeeeeeeeeeeeeeh !”

dimanche 27 août 2023

Charlie's Dream - L'Impasse (1993)

This is the End

Est-ce que ça commence vraiment comme ça? C'est sûrement le cas, on sait tous qu'on va mourir. Certains plus tôt que d'autres. J'y allais tout droit dans ses bras, à cette faucheuse. J'ai pourtant essayé d'esquiver, de me faire oublier. Je mets un masque pour l'abuser, ou peut-être bien que je l'enlève, ce masque. Nouvelle vie, nouvelle chance. Qu'est-ce qui a pu changer?

Sous le dôme épais ou le blanc jasmin

Tout a peut-être changé autour de moi, mais je voulais voir ses yeux. Au fond, ce qui comptait le plus c'était de la regarder danser, caché sous la pluie, enveloppé par la nuit. La fleur rit, l'oiseau chante.
Je tourne en rond et autour d'elle. Je me fais une raison, ce sera bientôt la fin. Tous ces salauds autour de moi qui veulent grappiller les miettes de mon rêve. Je les attends. Amis, ennemis, quelle importance, il n'y a plus de respect. Je n'ai plus ma place dans ce monde. La rue a-t-elle vraiment changé? Ou est-ce mon regard vieilli? Les voiles se lèvent et je brise les chaînes pour te rejoindre.

Je me voyais déjà

Je savais quel chemin je prenais. C'était différent cette fois pourtant. J'avais un rêve, et je voulais le partager avec toi. Attends moi encore un peu sur le quai de cette gare. Je te rejoindrai même s'il fallait pour cela mourir. J'entrevois notre vie, là-bas, loin de tout ça, et je te souris. Le soleil se couche.
J'aurais dû me douter que ce serait les pieds devant que j'irai au Paradis. Quelqu'un comme moi avait-il jamais eu une chance? Et pourtant, je ne regrette rien. J'ai vécu assez longtemps pour te prendre dans mes bras et sentir ton parfum. Je suis fatigué mais je pars le cœur léger, accompagné par le bruit de tes pas qui dansent sur le sable d'une plage oubliée.

Le quattro stagioni: L'estate - Call Me by Your Name (2018)

Sur ma peau la brise fraîche,
Senteurs d’été, chaleur claire,
Le soleil sur ma chair,
Je me souviens.
Regard fuyant, œil subtil,
Aimants qui se repoussent,
Amants qui se touchent,
Je te retiens.
Je traverse ton silence,
Pour éviter la folie,
Ce qui nous lie,
Je t’effleure.
Sur des aires altérées,
Notre la est donné,
Accords parfaits,
Je t’appartiens.
Combien de temps encore,
Avant d’effiler le lien,
Nos adieux italiens,
Je pleure.
De nos amours ce qui reste,
Nos souvenirs rayonnants,
Je t’appelle par mon nom,
Répondras-tu?

Miroir d’Outre-Tombe - L'Enfant Miroir (1990)

La mort de l’enfance est un sujet bien connu du cinéma, et de l’art en général. Elle se fait très souvent dans la douleur, écrasée par la réalité du monde adulte. L’Enfant Miroir (The Reflecting Skin) nous raconte une de ces morts, celle d’un enfant de 8 ans, Seth, dans les Grandes Pleine américaines des années 50. Le monde de Seth est surréaliste et son imaginaire est très gothique. Ce qu’il ne comprend pas, il l’invente et ses convictions enfantines deviennent ses vérités (la voisine vampirique qui absorbe la jeunesse de ses victimes, l'ange réincarné,...). Il faut avouer que le monde qui l’entoure est bien laid et ce qui reste d’innocence devient morbide. Le film aborde des sujets divers qui tracent un portrait grossier des malheurs de ces prairies isolées et leurs sombres secrets : deuil, homosexualité, suicide, meurtre d’enfants, traumas de guerre,... Tout se passe dans la lumière du jour, ce qui fait rayonner encore plus la noirceur de l’être humain. L’enfance périt au soleil couchant et le film s’achève sur une séquence sublime, un cri bouleversant, qui nous laisse le cœur serré et les yeux éblouis.

Film étonnant et captivant de bout en bout, The Reflecting Skin est une belle représentation de l'american gothic dans le contraste des champs baignés de soleil doré, genre de Malick qui rencontre Lynch dans les yeux d'un enfant, tout cela dans la dépression la plus totale. Un onirisme glauque qui reflète une certaine réalité déformée par le prisme de l'innocence. Une succession de tableaux superbes qui flirtent avec l’horreur et le fantastique sans en être vraiment. On y retrouve ainsi des séquences marquantes qui resteront gravées dans nos rétines hyperpolarisées. Ce n’est d’ailleurs pas une surprise d’apprendre le polymorphisme artistique du cinéaste britannique Philip Ridley : peintre, auteur, poète, musicien, photographe… qui a écrit et dirigé le film avec talent. Ses inspirations visuelles de la peinture américaine d’Andrew Wyeth et de Edward Hopper sont subjuguantes.

L’Enfant Miroir est un conte étrange et un film sensitif enveloppé dans une atmosphère mystérieuse et recouvert d’un voile surréaliste qui restera dans les mémoires. Il trouve d’ailleurs une belle place dans la riche collection du très intéressant documentaire Woodlands Dark and Days Bewitched: A History of Folk Horror que je recommande chaleureusement. The Reflecting Skin mérite clairement son statut de film culte malgré sa forte méconnaissance et il serait bien dommage de ne pas le découvrir.

"It's all so horrible, isn't it? The nightmare of childhood. And it only gets worse…"



mardi 22 février 2022

l'insoutenable insuffisance de l'être - Oslo, 31 août (2011)

Oslo, je me souviens. Ses rues, ses gens, ses bâtisses, ses nuits, ses aubes, ses ritournelles… D’un pas décidé, je fuis. Je me noie, je coule, j’oublie. Même ces eaux froides ne veulent pas de moi. Je retourne alors vers un passé qui ne m’appartient plus, dans un présent qui n’est plus mien. Pèlerinage sur les vestiges d’une vie mouvementée par des soirées intoxiquées. J’erre encore, je regarde les gens dans ce décor urbain et rien ne m’identifie à eux. Leur bonheur n’est pas le mien. Le bonheur n’existe de toute façon que pour les cons. Je préfère encore m’embrouiller les neurones dans des vapeurs alcaloïdes. C’est peut-être là ce que je suis. La nuit m’ouvre ses bras, je me sens presque revivre dans les fumées nocturnes, au cours d’une virée éphémère, pour un temps seulement. Là aussi, j’ai perdu ma place. Le jour se lève et je m'en vais. Les notes de ma partition ne sont plus en harmonie. Je ne suis plus, je veux juste en finir. Rejoindre un monde que je connais et laisser derrière moi celui de la chaire. Oslo, je me souviens. Son vide, sa noirceur, son silence… Anders, 31 Août.

Oslo, 31 Août nous entraîne dans une virée magnifique en compagnie du mal-être de son personnage Anders, parfaitement incarné par le magnétique Anders Danielsen Lie. À travers les bribes d'un passé perdu et d'un présent étranger, Anders essaye de retrouver une place dans son monde. Une journée et une nuit dans la vie d'un homme tourmenté, avec des personnes qu’il a connues ou au milieu d’anonymes. Être sensible et en marge que rien ne semble finalement sauver. Le film est bourré de moments de toute beauté baignés dans un romantisme brumeux. L’inéluctabilité de la fin nous laisse apprécier la beauté fugace du voyage.

Cette adaptation par Joachim Trier du Feu Follet, de Pierre Drieu la Rochelle, après celle de Louis Malle en 1963, révèle un mal-être intemporel. La solitude des âmes, l’isolement et l’égarement des êtres fragiles. Le cinéaste norvégien réussit à nous faire vivre ce pur moment avec son personnage, à travers lui, dans Anders. Je me sens d’ailleurs plus proche d’Anders que d’Alain, et c’est sûrement ce qui me fait préférer cette adaptation à la première. Anders tente de trouver une échappatoire à sa condition, mais au final n’y arrive pas car il n’a rien à quoi se raccrocher, alors qu’Alain ne fait que dire au revoir à son passé. C’est en tout cas là mon ressenti. Le constat est pourtant le même, l’Homme est seul face à ses démons. La mélancolie qui se dégage des deux films est aussi la même. Une mélancolie universelle et éternelle.

"Je n'ai pas des angoisses, je suis dans une angoisse perpétuelle."

 

samedi 11 décembre 2021

Rites d’amour et de mort - Dolls (2003)

Printemps

Sous les cerisiers en fleurs,
Lien d’amour éternel ;
Fil rouge de vies en couleur.

Souvenir au-delà du ciel ;
Une boîte gorgée de chaleur,
Douce attente rituelle.

Été

Le vent tourne dans les cœurs ;
Sous un soleil en dentelle,
La mer engouffre les peurs.

Des sacrifices à la pelle ;
Pour garder la claire lueur,
Les yeux resteront fidèles.

Automne

Nul destin est sans douleur,
En cette nature temporelle ;
Décors pourpres en pleurs.

Traversant le pont originel,
Les feuilles mortes demeurent ;
Beauté d’histoires plurielles.

Hiver

Dans la blanche torpeur,
Nos errances sensorielles,
Capturées par un rêveur.

Pour nous, pauvres mortels ;
Poupées suspendues au conteur,
Dans un mouvement perpétuel.



mardi 26 octobre 2021

Misery is a butterfly - À l'Ouest, rien de nouveau (1930)

“Héros de demain, levez-vous pour votre mère Patrie”

Cette idée résonne et bouillonne dans les têtes fraîches et les corps vigoureux de ces jeunes écoliers, naïfs et impressionnables. «Allons-y joyeusement ! Faire la guerre dans de beaux uniformes… ».

D’abord on badine, puis on apprend à être soldat. Marcher droit et en ligne, porter le fusil et se jeter à terre. La boue ne nous fait plus peur. Et puis vient la vraie de vraie. Une guerre qui se dessine dans les regards effarés de jeunes recrues à leur arrivée au front. Les bruits assourdissants, la poussière et l’agitation, voilà une introduction qui marquera ces agneaux au bord du sacrifice.

La Faim.

Personne n’avait prévenu que la guerre se faisait le ventre vide, dans l’attente d’un bout de pain rassis au milieu des rats. Disette crasseuse dans les tranchées, ainsi va la vie pour la 2e compagnie.

Le Bruit.

Explosions incessantes, sifflement violent, souffle agonisant. Ce fracas habite les crânes et tourmente les raisons. Le Silence devient or, la vie devient calvaire. To die, to sleep – No more…

La Folie.

Aliénation des hommes perdus. Trous noirs où l’on s’enfonce, enterrés par la peur, le manque, l’envie de fuir les délires oppressants. Stigmates laissés par des images terrifiantes.

La Perte.

Tant d’amis mutilés, fracassés, trépassés. La chambre des mourants a vu passer tant de vies gâchées. Non, la mort n’a rien de romanesque et l’héroïsme n’existe que dans l’esprit de ceux qui font les guerres de loin.

La Guerre.

Qui a commencé ? Pourquoi ? Questions dont les réponses inexistantes ne changeront pas grand-chose à ce conflit intemporel. Les bottes qui s’embourbent dans ce marasme sanguinaire sont les nôtres. Ces ennemis qui tombent au rythme d’un carrousel tournant ne sont finalement que des hommes, comme nous.

Que reste-t-il à part des étrangers qui n’ont nulle part où rentrer ? Des rêves brisés, des enfants meurtris, et beaucoup d’autres disparus. Leurs noms, oubliés. Leurs visages, anonymes. Perdus à jamais dans des champs de croix infinis.

Le papillon ne volera plus désormais.

1930, Lewis Milestone donne une leçon de cinéma et nous offre un film au message pacifiste qui sera malheureusement bien vite oublié.

"L’homme est un animal qui toujours recommence." Philipp Claudel


samedi 16 octobre 2021

In The Mood For Love - Nuages flottants (1955)

Nuages Flottants, superbe description de sentiments qui se balancent entre souvenirs, rêves et réalité. Un homme et une femme qui s’unissent et se désunissent au gré de leurs rencontres dans le contexte gris et morne du Japon d’après-guerre. Des projets d’avenir qui se résument à trouver de quoi survivre dans une ville qui semble engloutir les espoirs. Seule la mémoire d’un temps idyllique dans un paradis loin de la guerre hante les esprits. Nous suivons ainsi des bribes du quotidien de Tomioka et de Yukiko, de leurs retrouvailles à leurs séparations, et à travers leurs choix de vie. Lui qui voulait réussir et changer de vie, usant de son charme à tout va et de son sarcasme comme arme. Elle qui ne voulait que retrouver son phantasme édenien qui s’évapore peu à peu à la merci des contraintes. Un amour qui se rate dans un monde qui nous fait toujours revenir à la dure réalité.

Nuages Flottants revient sur une période sombre qui ne laisse pas beaucoup de place à l’optimisme. Les rares moments agréables du couple sont obscurcis par un cynisme fataliste. Mikio Naruse nous fait le portrait d’une société qui tombe sous le poids de la défaite, où les hommes se cherchent pour se reconstruire et où les femmes se livrent à ceux qui subviennent à leurs besoins. Chacun essayant de survivre à sa manière. Et pour bien enfoncer le clou, le cinéaste nous assène une fin déchirante, sous une pluie battante et un pessimisme amer. Dans la forme, Nuages Flottants nous est conté de manière sublime. Des souvenirs lumineux d’Indochine, on passe à un Tokyo grisâtre puis à une île embrumée et humide. Les personnages portent leur condition dans leur chair. Tomioka qui avait l’air propre sur lui au début du film se perd dans ses projets ratés et se courbe sous son manteau, alors que Yukiko presque à la rue à son arrivée à Tokyo retrouve sa pimpance grâce à un vil amant. Pourtant, les deux protagonistes se retrouvent à chaque fois avec un tel naturel, comme s’ils se connaissaient et s’acceptaient malgré tout, même si les peurs et les doutes subsistent dans leurs regards. Au final, les amours enfin retrouvés ne résisteront pas à la réalité. Naruse nous avait pourtant prévenu, à travers l’atmosphère générale dans laquelle baigne son film, qu’il n’y aurait pas de fin heureuse.

Nuages Flottants porte merveilleusement son titre onirique même s’il nous plonge dans un réalisme décoloré. Un film magnifique et mélancolique avec une sensibilité subtile et touchante.


Suite et un - Incendies (2010)

Derrière les oliviers, l’amour retrouvé,
Pour un instant, un instant seulement,
Puis la haine et la honte dégainent sans pitié ;
Début sanglant du fil des tourments.

Le combat ne fait que commencer,
Animé par une promesse de changement,
Dans les rues, les cœurs et les idées,
N’apportant au final que déchirements.

Des vies volées de tous les côtés,
L’horreur n’a pas de campement ;
Les feux et les rancœurs, ainsi amplifiés,
Engendrent un avenir des plus violents.

Sur les traces d’une mère décédée,
Les souvenirs en mouvements,
Et en quête d’un lourd passé,
Pour le pire des dénouements.

Deux êtres aux cœurs délaissés
Que la vérité frappe brusquement,
Dans un grand souffle coupé,
La haine s’endort lentement.

La Femme n’aura cessé de chanter,
Jusqu’au bout, désespérément,
S’éteignant dans ses mots éclairés,
Espoir de grâce et d’apaisement.


Le manège désenchanté - La Porte du paradis (1980)

Tournicoti, tournicoton. Ça tourne. Flottantes et tourbillonnantes, les belles gens. Rêves plein les yeux, idéaux plein de mots. Le temps passe et le passé revient, en souvenirs ("Clearer and better, every day I get older"). Les rêves sont devenus des mirages et les idéaux ne sont restés que des mots, envolés dans le vent des constantes sociales. Chacun sa place, et malheur à ceux qui osent croire autrement.

Ça bouge. Terres en mouvement. Ça grouille. Encore des rêves et des espoirs venus d'ailleurs. Promesses de vie, illusions de richesse. Au fond, l'Homme sera toujours un immigrant pour d'autres, même si eux-mêmes l'étaient déjà avant lui, mais ce n'est pas pareil...apparemment. Ça ne l'est jamais.

Ça tourne, sur des roulettes. Le Heaven's Gate ouvre ses portes, pour les beaux, les moches, les jeunes, les vieux, les pauvres qui crient et les riches qui fuient. Cacophonie. Joies, musique, colères, rires, bruit, pleurs...enfin, la Vie ! Puis, en douceur, un moment de grâce, une danse de toute beauté aux portes de l'Eden. Bonheur à portée de main, ou presque.

Ça bouge. Meurtre légalisé, massacre justifié. Lois et "Justice", toujours régies par les mêmes et leur peur de l'autre, des différences, de la pauvreté rampante qui pourrait entacher ces Terres prospères acquises par le sang, un autre... Tourbillon de révolte et de stupeur. Les rêves s'effacent, les espoirs s'effondrent sous le poids de la véritable nature de l'homme.

Ça tourne. Le bal poussiéreux peut commencer, dans le bruit et la fureur. Les insurgés déjà gisent dans leur sang, troués. Les condamnés retrouvent un élan pour avancer. L'union fait la force pour combattre l'oppression, en théorie. Sacrifice ultime pour faire renaître une lueur d'espoir, illusion de bonheur pour un avenir meilleur. Pour quelques instants du moins. Mais dans la vraie vie, ce sont les plus forts qui gagnent à la fin...souvent.

Tout s'arrête. Les tableaux mouvants de Michael Cimino resteront des toiles gravées dans les mémoires. La couleur du sang sera pour toujours imprégnée dans ces terres sauvages, et sur ces étoffes blanches, immaculées. Seul le temps passe, incontestablement. Le passé alors revient, en regrets.


Symmetry of splendour - Épouses et Concubines (1991)

Visage aux traits décidés, pas assurés vers un destin incertain. Enfermée dans une demeure où l’horizon est invisible, où la vie est un perpétuel recommencement, sur quatre saisons. Esclaves des lanternes flamboyantes et des clochettes cliquetantes.

La nouvelle reine aura son heure de gloire, quelques instants de la vie d’une femme… visage rougeoyant, en larmes. Malvenue au cœur de la basse-cour, où masques, malice et traîtrises sont de mise, définissant ainsi ce qui reste de ces amantes aux besoins inassouvis, dont même le nom s'efface derrière un numéro.

Occuper leur esprit, se battre pour un pouvoir minime, alors qu’aux yeux du Maître fantomatique elles ne seront toujours que des poupées fongibles. Condition féminine, prisonnière de coutumes ancestrales, figées et inflexibles.

Dans ce labyrinthe grisâtre qui ne vit qu’au rythme des lanternes: allumées, éteintes, couvertes de noir, les âmes errent à la recherche d’un but, aussi dérisoire soit-il. Pour se sentir en vie, libre de choisir, ne serait-ce que le plat à servir, les vêtements à porter, ou les risques à prendre.

Toute liberté a son prix. Libre de rêver, bravant la neige et le froid, libre d’aimer jusqu’au bout d’une corde, libre de s’indigner pour sombrer dans la folie... Visage aux traits ridés, pas fragiles vers un éternel recommencement.

Dans cette prison de symétries obsessionnelles, les images s’expriment dans des couleurs éloquentes, rouge ardent et voilé, blanc immaculé et tragique, gris terne et morne, noir chagrin et enveloppant... La beauté esthétique ferait presque oublier la laideur du propos.

Épouses et concubines, ni femmes ni humaines.


La grandiloquence des gens de peu - Barry Lyndon (1975)


Toile mouvante, paysages lumineux ;
Amour naissant, au creux de ses seins ;
Le jeune louveteau aux allures de dandin,
Aspire à des fins, défiant ses aïeux.

Se jouant de sa jeunesse, dans un duel de feu,
L’oiseau tombe du nid, embrassant son destin ;
Quête sitôt ardue, défi de grand chemin ;
Dorénavant perdu, dans l’armée des gueux.

Le cœur vidé, négligeant les enjeux,
Les subterfuges fusent, dans ses yeux malins ;
Sur les routes verdoyantes, notre bon coquin,
Plante son drapeau, dans un refuge soyeux.

Poursuivant sa voie, loin de l’Éire et ces cieux,
Le masque tombe, funeste âge pour le badin,
Qui pourtant vite se farde d’un teint ambitieux,
Renversant le veston à chaque lendemain.

Pirouettes, perruque et rouge fougueux,
À la conquête de la belle au visage opalin ;
Le bal est ouvert, le sou est si précieux,
Simulacre brisé, pour la Lady, au doux matin.

À vie mouvementés, avenir souvent fâcheux ;
Au cœur de son château, le maître du dédain,
Cause les désastres d’une vie faite de jeux,
Faisant fi de ce qui mènera au déclin.

Rien ne le sauvera, Oh pauvre malheureux !
Noyé dans les effluves vineux du chagrin ;
Un tir belliqueux ternira le vert de ses yeux,
Retrouvant celui de ses contrées, à quelle fin !
 

mardi 11 avril 2017

Ragnagna - Ran (1985)

Je n’ai pas envie de parler de ce film en fait. Franchement, je ne me sens pas de m’atteler à ce genre de grosse besogne cinématographique, je n’ai pas les épaules pour. Pourtant mes doigts me démangent… 

Au fait, ce Ran m’a toujours attiré. Grâce à son affiche déjà, que j’ai toujours trouvée sublime, et puis bien sûr à cause du nom de son réalisateur dont l’œuvre m’a toujours fait peur. Il faut dire que ce n’est pas facile de s’attaquer à cette divinité du cinéma nippon. J’ai souvent repoussé son visionnage pour être dans les meilleures conditions possibles (whatever that means…). Oui il est toujours difficile d’affronter un monstre (je sais ce que je dis), et j’ai donc décidé de commencer par sa queue. C’est la meilleure tactique que j’ai trouvé.

Ran donc, 27e film de Kurosawa-sensei, sera une œuvre majeure de sa filmographie. Je ne vais pas recracher tout ce que j’ai lu, par exemple qu’il a peint lui-même le storyboard et que ça lui a pris une dizaine d’années de préparation, ou qu’il a fallu plus de deux ans pour faire les costumes, handmade… Non.

Je ne vais pas non plus m’attarder sur ses influences shakespeariennes et sur le fait que Ran soit une adaptation du King Lear. D’ailleurs, je n’ai même pas besoin de dire à quel point le mariage entre les tragédies du briton et l’art du nippon est solide et harmonieux. Si je devais donner mon avis, je dirais qu'ils étaient fait pour se rencontrer.

Je n’ai même pas d’arguments à avancer sur cette vision sombre et pessimiste qui ressort de l’œuvre. Il faudrait alors discuter des pires vilenies dont l’Homme est capable pour telle ou telle raison : soif de pouvoir, jalousie, envie, vengeance… et se rappeler, aussi, que la vie n'est qu'une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène, et qu’ensuite on n’entend plus.

Je n’ai pas l’intention de faire une tirade sur ses plans magnifiques, de près ou de loin, à l’extérieur comme à l’intérieur, dans le bruit ou dans le silence… Il n’y aurait d’ailleurs pas grand-chose à dire, tant il faut le voir de ses propres yeux pour en sortir époustouflé.

Je vais encore moins rentrer dans les détails, pour parler des jeux de couleurs et de lumières, ou pour louer les qualités des séquences chorégraphiées, avec un seul homme ou des milliers, dans la vie comme dans la mort.

Je ne ferai surtout pas la bêtise d’évoquer le talent du réalisateur, son travail acharné qui transpire à travers l'écran, ou son souci du détail et sa capacité à rendre chaque scène digne d’un tableau de maître… Figée ou mouvante, dans les champs verdoyants, au cœur d'un brasier, ou sur les ruines du passé.

Et puis à quoi ça servirait de parler de la musique de Tōru Takemitsu si on ne l’a pas personnellement entendue aux moments les plus opportuns, les plus forts, déchirant le feu de la bataille ou le silence des êtres perdus.

Non, vraiment, je ne veux pas causer de ce film.


samedi 1 avril 2017

Pure espérance - Hope (2013)

Un cerf-volant, un parapluie jaune, une grosse peluche, des papillons, un monstre… Les accessoires d’un conte moderne, drame horrifiant où le pire arrive dès les premiers pas, sur le chemin sinueux de la vie de So-won.

Des plaies et du sang, la douleur et la honte, la colère et la peine… Une pluie qui soûle, des fluides qui coulent le long des joues et sur les draps. Regard muet d’une So-won meurtrie.

Drame humain, cauchemar soudain. Une épine dans le cœur saignant, lavée par un flot de larmes brûlantes. Épreuve glaçante, lueur absente. Réveil abrupte d’une So-won altérée.

Après les cris et les pleurs, les maux et les peurs, la danse reprend sur les rythmes de la vie dans un réfrigérateur. Premiers sourires d’une So-won animée.

La distance et le silence, l’embarras et la patience. Visages dissimulés et langage aphone. Nul besoin de mots pour partager son amour. Ami imaginaire d’une So-won lunaire.

La vie reprendra ses droits, probablement, lentement, sûrement. Des droits qui ne devraient pas être universels, parfois. Humanité à failles, problèmes de taille. Courage d’une So-won blessée.

Le bruit et la sueur, la grâce et la candeur. Tombent les masques, l’émotion est vaste. Lien retrouvé, angoisse oubliée. L’innocence au bout du chemin de l’école. La lumière dans les yeux de So-won.

Une chaleur nouvelle, tendresse continuelle. Les épaules étaient là, disposées et disponibles. Le monde n’est pas perdu, l’avenir n’est pas en ruines. Espoir éclatant d’une So-won solaire.